christian pélier
Atelier anticonformiste
En cours, Le Pont


Version 2 du 29/9/21014














Sommaire

Au quatrième
Rez-de-chaussée
Au troisième
Entre ciel et terre
Janet
Le Pont
Mary
Dough

C’est une belle journée !







Au quatrième

Accoudé à la rambarde du quatrième, Peter contemple la foule de son magasin. Sur fond de Jingle Bells, il est satisfait de les voir si nombreux aux jouets. Il a mis le paquet pour ça, Père Noël et lutines incluses. Il vérifie vite fait leurs tenues, il a exigé de la décence. Même si on est à San Francisco. L’immense sapin qu’il a voulu plus grand que chez Saks couvre les effluves des parfums du rez-de-chaussée. Il y a même des clients aux meubles. Il est heureux. Il sourit.

De son poste d’observation, il surveille surtout le tristement célèbre bureau des listes de mariage. Son sourire s’efface en regardant le cube de verre du troisième. Une moue involontaire trahit sa crainte. Et si c’était ce soir ? Il agit toujours à l’approche d’une fête. Sept fois déjà. Il ne comprend pas. Il avale sa salive et compte les Marines de Forsythe, y compris ceux censés passer inaperçus, il va falloir qu’il lui en parle. Derrière lui, deux clientes échangent des compliments sur la beauté des décorations de Macy’s :
- C’est mieux que chez Saks !
Il retrouve aussitôt le sourire satisfait qu'il arborait avant ce fâcheux dérapage de sa pensée. Ses espions sont plus efficaces que sa Sécurité. 

- Général  ! Une heure que je vous cherche partout.
Peter sursaute, Forsythe halète et dégouline. 
- J’ai fait tous les étages, je n’en peux plus. Permission de souffler Général ?
Peter recule d'un pas en fronçant le nez. 
- Accordée. Mais faites vite.
Il lui en veut de ses sept défaites. Il l’a recruté au poste de Directeur de la Sécurité parce qu’il était un ancien officier des Marines décoré de la Silver Star. C’est tout ce qu’il a retenu de ses nombreux faits d’arme, l’armée très peu pour lui. En le regardant s’essuyer le front avec son mouchoir trempé, il se demande une nouvelle fois s’il a fait le bon choix. Et combien de fois lui a-t-il dit qu’il était Monsieur le Directeur Général et pas Général ! Ça l’énerve :
- J'ai triplé les soldats comme vous me l'avez ordonné, Général.
- Pas de voleurs ? Vous avez vérifié leur passé ? Monsieur Forsythe ?
- Affirmatif Général.
- Les trois derniers m’ont suffi.
- Je m’en suis personnellement occupé… laisse trainer Forsythe avec un sourire cruel, Général.
Peter ne veut pas en savoir plus de peur d’avoir peur.
- Que puis-je pour vous Monsieur Le Directeur de la Sécurité ?
Á-t-il assez appuyé sur Sécurité ?
- Il y a trop de civils, Général. Nous sommes en alerte maximale, c’est sa période, mais je crains le pire. Et même s’il n’a jamais blessé personne, la panique le peut encore. Imaginez des fémurs cassés ? 
D'un geste de son gros bras bodybuildé, il montre la foule d'un air écœuré.
- En plus, pour couronner le tout, soupire-t-il, il y a un congrès national des veuves de guerres au St Francis. Alors question seniors, on est envahi Général, finit-il d'un ton défait. Regardez.
Peter regarde la foule aux jouets, aux parfums, aux sacs à main. Le rez-de-chaussée grouille comme il aime. Lui n'y voit aucune défaite, mais sa victoire. Lui, ça ne le dérange pas d'afficher complet, il est même royalement payé pour ça. En fait, ça lui plaît beaucoup beaucoup. Quand tout va bien.
- Peut être préféreriez-vous que je fasse évacuer le magasin ? Pendant Noël ? Forsythe, savez-vous combien m'a fait perdre votre dernière évacuation ?
- Permission de parler franchement, Général ?
Peter se demande s’il fait bien :
- Accordée ?
- Si vous ne vous obstiniez pas à le laisser là… Général ?  
- Je ne céderai jamais au terrorisme. Il serre les dents, jamais.
- Mais vous perdez du chiffre pendant les fêtes !
- Monsieur Forsythe, vous êtes encore  Directeur de la Sécurité et pas Financier ? 
Á-t-il assez appuyé sur encore ?
- Alors faites votre boulot. Arrêtez-le. Ce sera tout.
- Á vos ordres, Général.
Vaincu, la tête basse, sans un mot de plus qui ne ferait qu'aggraver son cas déjà désespéré, autant parler de Bérésina, Capitaine Forsythe retourne à son Q.G. dont l'agitation approche la frénésie à mesure que la petite aiguille se rapproche du huit.  

Chassant ses pensées vengeresses d'un revers inconscient de la main, Peter retourne aussitôt à sa conception de la vraie surveillance. Il scrute la foule comme l'aigle sa souris afin d'y repérer une casquette rouge. Genre Trouvez Charlie mais sans le t-shirt rayé, ça complique. 





Rez-de-chaussée

- Regarde, Half est encore là-haut en train de nous espionner.
Susan se retourne et lève la tête. Les deux files la suivent..
- Regardez au troisième, souffle Mindy à sa cliente.
Le mot passe. Il est là-haut, on ne voit que lui. Certaines aimeraient le voir de plus près, quelle élégance, tandis que d'autres mal à l'aise, ce n'est pas souvent qu'elles vont chez Macy's, se rangent immédiatement du côté des pauvres femmes epiées. Les trois hommes le jalousent aussitôt d’occuper une position aussi élevée et prient pour que personne ne relance le débat.
- Encore ? Mais il n’a rien d'autre à faire ? Il est payé à quoi ? Si tu avais vu sa tête ce matin ! C’était Mossieur le Patron dans toute sa splendeur.

Elles s'arrêtent. Leurs visages qui n'exprimaient jusqu'alors qu'une grande lassitude et un profond ennui s'effondrent vers le bas, signe précurseur d'un prochain et terrible engloutissement dans les abysses de la froideur notoire du grand patron.
- Il ne m'a même pas regardée ! Susan en est encore abasourdie. Tu aurais du voir ça ! Il est passé devant moi en lisant un dossier. Il ne m’a même pas vue, pas un bonjour, rien. Comme si je n'existais pas.
Elle en a les larmes aux yeux. Les clientes s'insurgent en bloc. Un nerveux murmure parcourt les deux files qui lèvent à nouveau la tête vers un Peter absorbé par un groupe de japonais qui photographie les moindres recoins de son magasin. Il soupçonne toujours des espions.
- Moi, je ne l'ai pas vu et ça ne m'a pas manqué. Laisse tomber Susan.
- Mais pour qui il se prend ? Je vais en parler à Véronica !
- Mais tu es folle ? monte Mindy dans les aigus. Sa peau noire devient crème. Mais elle est à sa botte ! C’est Son assistante. Surtout ne lui dis rien ! Oubliant le public, elle la supplie des deux mains. La dernière fois, on ne les a plus jamais revus !
Le silence tombe. Le suspens devient insoutenable pour les femmes qui se transmettent les étranges disparitions. Les hommes changent de caisse. Elles attendent la suite avec impatience. 
- Disparus.
- Comment ça ?
- Ils n’ont même pas eu le temps de vider leur casier. Et personne ne sait ce qu’ils sont devenus.
Susan et leur public digèrent l’info qui en bout de file devient :
- Il a tué trois hommes. 
- Mais c’est impossible ?
- Tu n’étais pas au courant ? C’est vrai que tu es nouvelle. C’était trois Marines de Forsythe. Les yeux de Mindy se font rêveurs. Ils étaient beaux… Les cheveux rasés, la machoire carré. Comme eux deux là-bas chez Chanel. Regarde.
Les têtes se tournent, des oh d’admiration fusent. Ils sont en civil, costumes noirs, cravates noires :
- C’est Kevin et James, je te les présenterai. Mais ne t’inquiète pas Susan, il n’en a plus pour longtemps Half. Il va se faire virer comme les autres. Et ce sera bien fait pour lui ! Les trois derniers n’ont pas tenu deux ans. À croire que le poste est maudit. Comme les listes de mariage. Il m’a puni une semaine pendant la dernière Saint Valentin. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Heureusement…
- Chut Mindy ! Il nous regarde !
 
Loïs sort de sa file pour appeler son chef. Ça peut faire un très bon papier, se dit-elle  en attendant que Perry veuille bien la prendre. Elle en a bien besoin pour redorer son blason. Elle cherche déjà le titre, étranges disparitions chez Macy’s ? ou Peter Halfbridge, patron de chez Macy’s, au coeur d’un scandale ? Trop long, et puis il est assez connu pour éviter le de chez Macy’s. Elle trouvera. Il faut que ça pète, comme ses portes. Si en plus, ça pouvait arriver ce soir ! Elle ferait la Une ! Elle se freine. Où sont-ils passés ? Le poste maudit ? Des punitions ? Elle est aux anges. Une grande enquête sur les coulisses de Macy’s.
- Oui Perry, c’est moi ! Loïs ! Je tiens un papier du tonnerre !





Au troisième

De sa cachette, Dough voit apparaître un groupe de japonais. Une quarantaine qui va passer devant le bureau. Il prend son talkie :
- Maintenant Ralph ! Bonne chance ! Terminé.
Il tire de sous sa casquette rouge un voile de tulle blanche dont il se recouvre le visage et se mêle au groupe :
- Photographiez ce bureau, il est hanté.
Sous le crépitement des flashs, Dough ouvre la porte du bureau de verre posé au croisement d'allées d'ordinaire plus fréquentées :
- Bonjour mademoiselle, auriez-vous l'amabilité de m'indiquer la direction des commodités, je vous prie ?
Elle le regarde rapidement par-dessus son écran, au-dessus d'un bureau nu de toute preuve évidente d'un travail forcené, ce n’est pas la saison. Elle est manifestement nouvelle se dit-il vu son manque de sursaut. Elle lève à peine les yeux et lui sourit :
- C’est parce que j’ai mal aux yeux. Vous savez, à mon âge.
- Mais vous avez raison. Les toilettes sont au bout de l’allée à droite.
- Par ici ?  
- Non monsieur. Regardez, l'allée centrale et tout au fond à votre droite. C'est indiqué. Vous ne pouvez pas vous perdre.
- Merci mon enfant. Et joyeux Noël !
Il entend les explosions au rez-de-chaussée suivie des cris de panique. Les gardes descendent les escaliers quatre à quatre, il sourit.

Il claque la porte de toutes ses forces en tirant fort sur la poignée, le point sensible. Le temps qu'elle explose en mille morceaux dans un vacarme effrayant, il s'est déjà fondu dans le groupe qui après la panique immortalise la scène. Les alarmes se mettent à hurler. Il retourne derrière son vaisselier et pénètre dans son terrier. Le temps lui est compté. Devant son grand miroir, Dough ouvre son sac et se change. Il se regarde sous toutes les coutures, gonfle un peu sa barbe, remet du coton dans ses joues. Il est méconnaissable. Il réajuste son bonnet, ses lunettes, ferme soigneusement l’étroite porte de son placard oublié de tous et attend le moment propice pour rejoindre la foule qui se presse devant ce qu’il reste du bureau. Il avait jusqu'à présent seulement réussi à casser la porte, mais cette fois la cloison a cédé avec, une fragilité qu'il se dit consécutive aux sept précédentes. Les gardes revenus repoussent la foule pour installer un périmètre de sécurité. Sur sa chaise, la jeune femme pleure dans les bras d’un garde. Il en regretterait presque son acte. Il l’observe, pas de bobos, il souffle. Peter ne manque jamais de se manifester rapidement, Dough le sait. Le voilà d'ailleurs qui arrive au pas de course. Il ne perd pas une miette des réactions de son protégé qu'il est grand temps de rencontrer, Tom a forcément vu juste. Mais sans provoquer le destin, il y tenait, chaque chose a son temps. Des applaudissements montent du rez-de-chaussée. Depuis que la presse en a fait le farceur du siècle, il a droit à des ovations. Il regarde Peter, il ne rit pas du tout.

La mission est finie. Ralph et son équipe l’attendent pour le debriefing à l’Akimbo. Il se dirige vers l'ascenseur d'un pas bonhomme au rythme de sa chanson fétiche que son déguisement lui permet de chanter à haute voix :
Il en faut, peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux, chassez de votre vie tous vos soucis. Prenez la vie du bon côté, riez, sautez, dansez, chantez et vous serez un ours très bien léché.
Il se gratte le dos sur un pilier, les enfants rient.





Entre ciel et terre

Peter est plus que perplexe devant les dégâts. Et enragé contre Forsythe. Il en a plus qu'assez. Quelle nouvelle explication va-t-il encore lui donner ? Le manque d’hommes ? Loupé. C'est la huitième fois que ça se produit et il n’est pas question d'esprits frappeurs, comme se moque la presse. D’ailleurs, maintenant les gens applaudissent. Huit portes fracassées et une cloison, sans aucune revendication, c'est insensé. Il sait qu’il n’a pas encore été viré grâce à la pub que ça leur fait et à son ami John, le Maire, qui est intervenu trois fois déjà, mais il est sur un fauteuil éjectable, le Président a été clair. Mais ils le savent pourtant à la sécurité que c'est toujours à vingt heures qu'il frappe ! Et comment peut-il disparaître aussi vite au nez et à la barbe de sept Marines ?  Il ferme les yeux en se disant qu'il est en train de faire un cauchemar et qu'il va se réveiller.
- Et arrêtez l’alarme tout de suite !  Dites à Forsythe que je l’attends immédiatement dans mon bureau.
 
En colère, impuissant, le pire, il quitte les lieux sécurisés, il en sourirait presque, pour prendre l'ascenseur. Noyé dans ses sombres pensées, il n'oublie cependant pas de saluer le Père Noël qui se dandine en chantant un peu trop fort à son gré Supercalifragilisticexpialidocious devant les portes en bois précieux :
- Bonsoir Monsieur.
- Bonsoir mon enfant, sourit chaleureusement le Père Noël.
Peter hausse les sourcils. Un Père Noël dans son magasin est un Père Noël embauché, censé donc connaître le Directeur Général. Mon enfant ? Il se retient. L'ascenseur arrive.
- Quel étage ?
- Sur terre ! s'exclame le Père Noël en se tapant sur le ventre. Tu sais que j'ai beaucoup de travail en ce moment, ho, ho, ho ! rajoute Dough avec un clin d'œil dans un grand éclat de rire.
Le tu digéré, Peter s'adosse à la cloison lambrissée. Le Père Noël de dos est occupé par les fresques de la porte dorée. Il suit des doigts une étoile à cinq branches que Peter n’avait jamais remarquée.
- Rien n’est anodin, l'entend-il murmurer.
Peter se demande subitement ce qu’il faisait au troisième quand les jouets sont au rez-de-chaussée ?  Leurs regards se croisent :
- Pardon ? 
- Accordé. Et joyeux Noël, Pe !
Le Père Noël est pris soudain d’une quinte de toux. Rien n’est anodin lui rappelle soudainement quelque chose. Il fouille dans sa mémoire tandis que le Père Noël chantonne Baloo. Rez-de-chaussée.
- Au-revoir mon enfant. Et encore joyeux Noël. D’ailleurs je n’ai pas encore reçu ta liste ?
Il lui fait un clin d'œil assorti d'un ho ho ho et s'éloigne vers la sortie. Peter observe sa démarche sautillante. Pas celle d'une personne âgée. Son visage pourtant ? Les rides autour des yeux, les sourcils blancs ? La phrase tourne dans sa tête :
- Rien n’est anodin.
Et sa quinte de toux après son joyeux Noël, comme s'il allait ajouter quelque chose ?
- Rien n’est anodin. Joyeux Noël Pe ?
Il sursaute ! Il revoit le frigo de son grand-père qui l’avait écrit en gros et sa grand-mère qui râlait en essayant de l’effacer. Tout lui revient en bloc, papi Tom et Dough qu’il appelait papi aussi ! Et c'est joyeux Noël Peter qu'il allait lui dire !

Il se précipite pour le rattraper, sort du magasin, court à droite, bouscule une jeune femme aux cheveux jaunes, lance un pardon sans s'arrêter, court à gauche pendant qu'elle râle, revient sur ses pas et lui demande essoufflé :
- Mademoiselle, auriez-vous vu passer le Père Noël ?
Elle le dévisage comme s'il sortait d'un asile, ils sont cernés de Pères Noël. Elle recule d'un pas.
- Oui, non ! se reprend-il. Un qui y ressemble plus que tous les autres, le vrai. Enfin le même !
Elle lui montre Union Square : 
- Vous avez le choix, lui répond-elle avant de rentrer. 
- Moi je l'ai vu ! hurle Clara dans les bras de sa maman, c'était le vrai ! Arrête-toi, maman ! Il l’a vu aussi !
Maman accélère le pas, Clara s'égosille :
- Je l'ai vu ! C'était le vrai !

Incrédule de sa disparition si soudaine, Peter reste figé sur son trottoir de rouge vêtu, au cœur d'une agitation fébrile qu'il ne voit pas, les oreilles pleines d'un retentissant Avé Maria qu'il n'entend pas. Autour de lui, la foule s'écoule et le heurte. Au lieu de la joie que lui inspire toujours une clientèle nombreuse, il ne ressent qu'une grande tristesse qu'il ne s'explique pas. Il est planté là, était-ce vraiment Dough ? D’autres ont dit la même chose. Mais, si oui, son Pe, pourquoi lui faire ça, à lui ? Il se revoit sur ses genoux. Pourquoi ? Ça le rend triste. Le froid le saisit. En passant entre les deux soldats de bois, maudissant chez Chanel les deux Men in Black de Forsythe, il se promet de n’en parler à personne. Et de faire son enquête tout seul. Dans l’ascenseur qui le mène à son sommet, il est attiré par l’étoile. Elle lui rappelle quelque chose chez papi.
- Forsythe t’attend Peter, sourit Véronica.
- Depuis combien de temps ?
- Une bonne heure ?
- Parfait. Il a bien mijoté. Des urgences ?
- Le Président souhaiterai que tu le rappelles.
- On sait pourquoi. Notre chiffre est bien en hausse de douze pour cent ?
- Affirmatif Général !
Ils rient.
- Au moins j’ai une cartouche. 
Peter s’assoie sur son bureau :
- Véronica, est-ce que je vire Forsythe ? Je l’ai menacé la dernière fois. 
Elle prend le temps de réfléchir, il aimerait qu’elle lui dise non :
- Il fait tout ce qu’il peut. C’est incompréhensible. Á croire que c’est un vraiment un fantôme. Tu as bien vu que c’était dans les lieux à visiter ? Comme l’horloge du St Francis ?
- Et que nos résultats augmentent.
- Donc on est d’accord. Tu le gardes. Promets-moi de ne pas être trop glacial. Des fois, tu fais peur. 
- Promis. Bon. Dis, il est l’heure de rentrer ! Il y a une vie après le travail.
- Fais ce que je dis et pas ce que je fais. Je classe deux papiers et j’y vais. 
Ils se font la bise. En rentrant dans son bureau, Forsythe se met au garde-à-vous. Il se met à sa place et le plaint, c’est vrai qu’il fait de son mieux. Mais il lui faut un défouloir.
- Asseyez-vous.
Forsythe écarte les jambes et met ses deux bras dans son dos. Ça l’énerve de plus belle :
- J’ai dit assis.
- Permission de parler Général ?
- Mais oui ! Et arrêtez de m’appeler Général, s’il-vous-plait.
Forsythe se remet au garde-à-vous. Peter désespère.
- Permission accordée.
- Il est interdit de s’asseoir avant un supérieur Général. 
Il soupire et se dit qu’il va écourter. L’idée le traverse de le féliciter de ne pas l’avoir attrapé. Pour les résultats et pour Dough. Il secoue la tête et s’entend dire d’un ton adouci :
- Excusez-moi pour mon retard, Capitaine. Je nous sers un Ricard ? J’en prends un pour me remonter le moral.
Il entend clairement Forsythe soupirer.
- Repos.
Il sourit. Mais il va faire durer le plaisir.





Janet

Revenue de chez Macy’s sans avoir pu voler quelque chose, trop de vigiles, Janet est à son poste :
- Oui, vous prenez la roue étiquetée R1 et vous positionnez la cheville recouverte d'un manchon de plastique noir dans le trou étiqueté TR1. Vous faites de même pour les roues R2, R3 et R4 dans les trous correspondants. Oui, TR2, TR3 et TR4. Oui, je vous attends.
Coincée entre deux paravents en plexiglas, un casque sur la tête, dans une salle surchauffée où elles sont près de cinquante, Janet tente d'expliquer les mystères du meuble en kit sur roulettes à une cliente maladroite :
- Vous avez fini ? Bien. Vous prenez maintenant les quatre barres chromées étiquetées B1, B2, B3 et B4. Oui, elles sont toutes petites. Dans la pochette plastique. Voilà. Et vous les positionnez… non, il n'y a pas de sens particulier, dans les trous que vous voyez à la base du manchon noir sur les roues. Oui, j'attends.

Elle replie le plan, le reste elle connaît, et ferme en soupirant le classeur des tabourets à roulettes. Diplômée en reïki un, bientôt deux, elle l'espère, pour se retrouver au service après-vente d'Ikea ? Mais pourquoi ça foire comme ça dans sa vie ? Ses chakras en sont tout chamboulés. Elle tente de se calmer en se disant qu'il doit y avoir une bonne raison de travailler pour des suédois. Elle ne voit tout simplement pas encore laquelle. Mais tout a sa raison se rassure-t-elle. L’univers lui dira. Vite le prie-t-elle.

- Ça y est !
- Bravo. On va se détendre un peu. Respirez avec moi. On inspire, un deux, trois, quatre. Bloquez ! Un, deux, trois quatre, soufflez doucement. On recommence deux fois. Comment vous sentez-vous ?
- Mieux, merci.
- Nous avons presque fini.
Elle se marre, ça marche à tous les coups. Alors pourquoi n’arrive-t-elle pas à monter son école ? Qu’est-ce qui résiste ? Elle fronce les sourcils.
- Il vous reste à visser chaque partie à l'aide des huit vis. Elles sont dans le petit sachet en plastique. Non, le tournevis n'est pas inclus dans notre kit, mais vous en trouverez à notre magasin de Palo Alto. Oui, un tournevis cruciforme. En forme de croix au bout, oui. Je vous en prie, madame, n’hésitez pas à nous rappeler. Bonne journée et joyeux Noël !

Elle retire son casque et se masse l'oreille. Elle redresse ses épaules, sa colonne vertébrale bien droite et ancre ses pieds nus dans la moquette. Une inspiration profonde, elle bloque deux secondes et souffle quatre. Ça la détend.   Un coup d'œil à son nouveau pull Rainbow-flag lui redonne la pêche. Pendule ? Dix-neuf heures quarante, plus que vingt minutes ! Elle se lève, tire ses épaules en arrière en respirant bien à fond, puis les rentre en expirant très fort. Elle tend les bras au-dessus de sa tête et se met sur la pointe des pieds. Elle est en train d'occuper son espace, sous les regards toujours intrigués de ses collègues. Ses mouvements sont amples et déliés, un reste de ses cours de danses africaines. Tandis qu’elle recoiffe ses cheveux jaunes, elle jette un coup d'œil autour d'elle. Aucun signe, aucun message, rien ne se passe chez les nordiques. Alors qu'est-ce qu'elle fait là ? Elle adresse un grand sourire à Willy. D’une timidité maladive, il replonge aussitôt dans son classeur. Il faudra qu’elle s’occupe de son cas. 

Janet se rassoit enfin, plus légère. Toujours aucune ligne, c’est bien calme ce soir. Ils doivent faire leurs  courses. Elle ferme les yeux et revoit cet homme costard-cravate, tout ce qu’elle déteste, qui l’a bousculée. Tout est signe. Pas mal mais pas son genre, elle a un faible pour les bad boys comme Bruce, son coeur se serre. Elle revient sur les faits. Il cherchait le vrai Père Noël, il y a un message. L'Odyssée de l'Espace, elle soulève le classeur :
- Bonjour ma louloute ! Je savais que c'était toi !
- Normal, ça s'affiche. Avec ma photo.
Elle adore Mary, vraiment, sans l'ombre d'un doute, elle fait partie de sa famille d’âmes, mais son premier degré l’énerve souvent.
- Tu es où ?
- Au téléphone.
Et paf. Ça la rend dingue ! Elle regarde le néon de la machine à café pour y puiser sa lumière :
- Ok. Je voulais dire tu es où où ?
- À la Maison. Et je t’attends. Tu te souviens ? C’est ce soir ?
Elle se mord la lèvre. Encore une promesse lancée à la légère. Elle, ce soir, elle a prévu de retourner chez Macy's. La panique l’a empêchée de terminer ses courses.
- À la Maison ! Oui ! Bien sûr que j’y serai ! Tu en doutes ?
- Ça ne serait pas la première fois.
Janet préfère changer de sujet :
- Dis, à propos, tu as des news de Sandy ?
- Pourquoi ? Tu veux l'amener à la Maison ?
- Pourquoi tu me demandes ça ?
- Tu es rigolote ! Tu as dit à propos, donc c'est à propos de la Maison que tu me parles de Sandy. Logique, non ? À moins que tu veuilles changer de sujet ?
Elle cherche pour la millième fois comment elle fait pour la supporter.
- Arrête un peu ! Je pensais à elle. C'est tout. Et tu as peut-être eu de ses news avant moi ? Tu la connais aussi, non ? commence-t-elle à râler malgré elle.
- Non, aucune. Et oui, je sais qui c'est, elle me doit encore les billets. Anyway, j'ai essayé, tu me connais, mais les portables ne passent pas à Monument Valley.
Elle est forcée de reconnaître que Mary la cartésienne a raison. Que Sandy ait tout abandonné pour s'installer en terres navajo, super bravo, mais qu'on ne puisse plus la joindre au téléphone, là, elle ne comprend pas. Même à Arambole, son portable passait.  
- Bon, je voulais juste que tu me confirmes pour ce soir ?
- C'est ok. Et toi, tu t'es occupée de mes billets ? Et ce coup-ci je préférerai un vol direct !
- C'est rigolo que tu me dises ça, je suis justement dessus ! Bon, je vais te laisser parce que j'ai Macy's sur l'autre ligne.
- Ça sonne aussi ici.
- Á ce soir ?
- Promis.
Elle prend l’appel en se promettant d’arrêter de promettre :
- Janet à votre service, que puis-je faire pour vous aider ?





Le Pont

Au volant de sa luxueuse Mercedes, un des avantages de son poste, il a refusé le chauffeur, Peter rentre après une journée qu’il n’est pas prêt d’oublier. Rouler dans San Francisco le calme toujours. Il adore ses rues inclinées jusqu'à trente deux pour cent, de quoi avoir les cheveux dressés sur la tête. Ça lui fait du bien. Il en avait vraiment besoin après sa réunion houleuse avec Forsythe et le Lieutenant Lipstein qui va procéder à une nouvelle enquête, qu'il leur a promis de suivre de très très prés, comme d’habitude :
- On lui mettra la main dessus, Monsieur Halbridge. Ce n’est qu’une question de temps.
Un an que ça dure, il n’y croit plus. Il secoue la tête pour profiter de son retour à sa maison de l’autre côté du Golden Gate Bridge.  
 
Ce soir, il va passer par Powell Street pour éviter la cohue de Grant Avenue autour de Chinatown Gate, ça grouille trop pour sa carrosserie. Il aime bien Chinatown, ses pagodes ornées de dragons, ses lampions colorés, ses herboristeries miraculeuses, ses enseignes en idéogrammes, mais il y a toujours des embouteillages. 

Il roule derrière un cable-car qu'il a été obligé de laisser passer. Il soupire, ça va le retarder, avant de se dire que rien ne le presse, que personne ne l’attend, top de travail. Il va aller admirer la baie ! Puisqu'il y est autant descendre. Il sourit de sa belle logique. Qu'est-ce qu'il l'aime cette ville ! Il admire sa capacité à renaître de ses cendres, deux fois déjà et ce n'est pas fini selon les scientifiques. Un jour, ce soir peut-être ou dans dix ans, San Francisco disparaîtra inéluctablement au fond de l'océan. Los Angeles aussi. Il a déjà vécu deux petits tremblements et en frémit encore. Il n’a même pas eu le temps de bouger pour se réfugier sous une porte, comme ils disent. Quelques verres cassées. Il monte le chauffage. Il faut qu’il demande à Augusto de vérifier le kit obligatoire de survie dans son coffre. Devant l’église, il grelotte pour une jeune femme en parka qui fait les cent pas. Il monte le chauffage jusqu’au tropical.
 
Ça y est ! Droit devant, en bas, la baie apparait. Les bateaux sont pleins de guirlandes, les deux ponts illuminés et même Alcatraz. Bâti sur une île entourée de courants meurtriers et de requins avides d'évadés, The Rock devait devenir un parc d'attraction, mais les promoteurs ont abandonné. Le projet d'un casino a alors vu le jour pour finir lui aussi aux oubliettes. Rien n'est prévu depuis, comme si la prison dont on ne  pouvait pas s'échapper leur imposait définitivement sa sombre carcasse. Il ne l'a jamais visitée, trop de travail, et n'en a aucune envie. Il n'a pas envie de savoir où Al Capone et Georges Machine Gun Kelly allaient  pisser, très peu pour lui ce genre d'expérience. En plus, il parait qu’elle est hantée. Très peu pour lui. Un fantôme se promènerait sur le toit. Il a vu les photos.

Peter ouvre grand des yeux. C'est beau, c'est plein de lumières ! Et ça descend suffisament pour qu’il voit Fisherman's Wharf illuminé au dessus du cable-car. Clignotant, il fait un stop au drive-in de sa boulangerie française. En attendant son tour, il constate que le froid n'empêche pas les gens de sortir. Il n’y est jamais allé, trop de travail. Dans la file, il se dit qu’il pourrait peut-être prendre des vacances, mais un commandant n’abandonne jamais son navire en cas de coup dur comme ce soir. Et si c’était Dough ? Une flûte, deux éclairs au chocolat, deux dollars quatre-vingts, il laisse un billet de cinq. Il est toujours généreux quand le service est bien fait. Elles sont jolies les françaises. Il adore ce tout petit pays qui fait tant de bruit et de bonnes choses. Coup d'œil au rétro, c'est reparti.

Il décide de longer la Marina en repiquant par Bay Street pour éviter la pagaille autour de Ghirardelli, jamais visitée, il n’aime pas le chocolat et trop de, il se retient. Marina Boulevard, il envie les habitants du coin et admire leur courage de vivre sur du sable. La large avenue est bordée de superbes maisons reconstruites après le dernier grand tremblement. Les précédentes ont été enfouies. Il a failli y habiter, mais ses lectures l’en ont vite dissuadé. Il sourit car il approche du Golden Gate. Il le traverse deux fois par jour et ne s'en lasse jamais. Le pont est devenu sa marotte peu après son arrivée de New-York. Il sait tout de lui et l’appelle sa huitième merveille du monde. Passé le péage, ses poils se hérissent, ça lui fait toujours le même effet. Et de nuit, c'est encore mieux. Il regrette encore de ne pas avoir pu choisir sa voiture, il l’aurait prise décapotable. Le toit ouvrant ne lui suffit pas. Mais elle l’attendait dans le garage. En écoutant le Président lui vanter ses mérites, il pensait à ce qu’il ne verrait pas du Pont. Il se fait une fois de plus la promesse d’en louer une, voir Véronica.  

Se disant qu'un peu de musique technicoloriserait l'instant, il allume la radio :
Sauter du haut du pont est une méthode de suicide relativement courante. Il y a à peu près une tentative toutes les deux semaines, pour un total de plus de mille-deux-cent suicides. Le premier à se suicider fut…
Il coupe, consterné, son plaisir enfui. Fin du pont, il regarde dans son rétroviseur et lui fait un coucou. Son sourire revient. Il se prépare à son deuxième frisson, le panneau Sausalito, sa belle petite ville. Sur Bridgeway, il ralentit pour admirer les lumières de San Francisco et des house-boats de la marina. Il aurait aimé habiter là, mais hors de question à son poste de fréquenter des hyppis lui a ordonné le Président. Il tourne à gauche et monte doucement la forte pente de Pine Street.

En rentrant dans son garage quatre places, il se demande soudainement où est le carton des Carnets de Tom et Dough. Il doit commencer son enquête par là. Il veut être sûr du rien n’est anodin. Tout étant parfaitement rangé par Francès et Augusto, son mari jardinier-bricoleur-irremplaçable, il le retrouve vite. Il monte, pose ses clés, se fout du courrier. Il enlève ses chaussures, les balnce, pareil pour sa veste hors de prix et sa cravate, il a besoin d’un peu de désordre dans ses trois-cent mètres carré de délibataire, pas le temps. Il regarde l’escalier, depuis combien de temps n’est-il pas monté ? Cinq chambres en haut. Pour qui ? Trop de travail, trop peu  d’amis. Avant que sa solitude prenne le dessus, il se fait un Bloody-Mary en pensant à Véronica et le vide cul-sec. Il se sent mieux. Sa maison se réchauffe. Il soulève le couvercle de la marmite dorée, un boeuf bourguignon, son plat préféré. Il sourit avec tendresse et remercie Francès. Elle le connait si bien ! Il prend la vodka et la tomate, le sel de céleri, quelques branches et s’installe sur le canapé. Il remercie encore Francès pour les coussins qui réchauffent le salon douze places. Il a son coin à lui en face de la baie vitrée vue sur San-Francisco. Il s’entoure de coussins pour se faire son nid douillet. En sirotant le deuxième, il regarde le carton des Carnets. Il va lire papi. Pour la première fois de sa vie prend-il soudainement conscience en s’en servant un troisième pour fêter ça.





Mary

- Ha ! Ma chérie ! Heureusement que tu es là ! Si tu savais, rien n'est prêt et les bus vont arriver, je suis morte de trouille ! 
- Ne t'inquiète pas Sue, la rassure Mary sans y croire elle-même, c'est une fête, pas un spectacle. Ils ont promis de participer.
- Mais regarde comment je suis habillée ! Ma jupe est toute froissée. Et je n'ai même pas eu le temps de me raser. Elle montre sa barbe naissante, aussi brune que sa perruque est blonde. Et mes bas ? Oh ! Regarde ! Ça y est, j'ai une maille ! gémit Sue. Et je n'en ai pas d'autres.
- Mais Macy's est encore ouvert, non ? C’est à cinq minutes à pied ?
Elle ouvre grand ses yeux verts. À sa montre, encore une demi-heure, pourquoi s'affoler ? Et la stresser ? Comme si ses clients ne suffisaient pas ? Elle a souvent du mal à comprendre l'illogisme de ses congénères, même si Janet lui répète tout le temps qu'à chacun le sien.
- Tu te moques de moi ? On voit bien que tu es une fille. Et le maquillage ? Dis-moi, ça se voit ? Ma barbe ?
En soupirant bien fort, Mary se rapproche de Sue et plisse les yeux pour chercher des épis noirs sous un maquillage réalisé avec un talent magistral. De profil, Sue lui rappelle Marlène Dietrich dans l'Ange Blond. Elle lui saisit délicatement le menton d'une main rassurante et observe soigneusement l'autre côté d'un visage splendidement féminin :
- Non, ment-elle en plissant les yeux.
- Mets tes lunettes.
- Ah oui ! Où sont-elles ? s'énerve-t-elle en fouillant fébrilement dans son fourre-tout.
- Dans tes cheveux Mary, lui répond Sue en levant les yeux au ciel. Elles sont toujours dans tes cheveux.
- Non, ça ne se voit pas.
- Tu mens. Tu es trop gentille Mary. Tu t’occupes de tout ? Je reviens vite.
Sue lui fait un tendre hug avant de courir chez Macy’s.
 
Sur l'estrade en demi-lune, sans croix ni pupitres, la chorale toute d'orange vêtue entame la joyeuse répétition du final, un vibrant " Respect " qu’apprécierait sans nul doute Aretha Franklin. Derrière la scène, sur une grande bannière en lettres capitales :

Bouddha a dit :
Il ne faut pas croire quelque chose parce qu'un sage le dit.
Il ne faut pas croire quelque chose parce que c'est d'usage.
Il ne faut pas croire quelque chose parce que c'est écrit.
Il ne faut pas croire quelque chose parce que c'est réputé être divin.
Il ne faut pas croire quelque chose parce qu'autrui y croit.
Croyez seulement ce que vous jugez être vrai pour vous.

Tous sont déjà rassemblés dans la vaste nef en bois de l'ancienne église arrachée aux toiles d'araignées par une étrange communauté. Il n’y a plus ni croix ni bénitier. La soirée est importante. Ils reçoivent un de ses groupes. Des pharmaciens Français qui ne s’y attendent pas, sa cliente y a particulièrement tenu après avoir participé à une soirée. Si ça marche, elle recommencera et ils sauveront le toit de la Maison.

Sue revient :
- Ho, je suis toute excitée ! bat-elle des mains. Tous ces Français dans notre Maison ! Ils sont si charmants ! On m'a raconté qu'ils…  
- Pardon Sue mais il faut que j’aille les accueillir, la coupe Mary en fermant sa doudoune blanche.
- Ça va leur plaire, ne t'en fais pas, la rassure Sue comme si elle devinait ses pensées. Tout le monde sait qu'ils doivent partir à vingt et une heures trente dernier carat. Je couperai les lumières, promis. Et Janet, tu l'as eue ?
- Non ! Á dix-huit heures cinquante-sept, elle m'a promis d'être là. Et depuis j'ai laissé quatre messages. Elle doit être en route ?
- Nous en avons besoin pour la quête ! Elle a un don pour ça.
- Je la rappelle, promis. Encore.
Si Janet ne regarde pas ses messages, à quoi lui sert un portable ? Elle a beau être sa meilleure amie, ça ne passe pas. C'est son côté logique, le même qu'elle applique toute la journée à monter des groupes bien ficelés. Quatre messages, ça suffit.

Son portable à la main, elle traverse nerveusement la Maison en proie à une agitation digne d'un concert des Queens. Sûr qu'ils n'en croiront pas leurs yeux. Entre les travestis, les transsexuels, les toxicos, les alcolos et autres repris de justice en attente d'une nouvelle et rapide virginité, le spectacle va sans aucun doute les clouer sur place. Des pharmaciens ! C’est Janet qui lui a donné l’idée et son client bien prévenu a aimé le côté sauvetage, mais elle a la gorge serrée.

Powell Street se vide, constate-t-elle du bord du trottoir en enfonçant son bonnet, les mains dans sa doudoune blanche sur sa robe de soirée. Elle a froid aux jambes. Pas de taxis devant le Ramada, pas de touristes, les places devant la Maison sont vides. Les trois bus n'auront aucun problème pour déposer les congressistes. Elle est presque contente. Ils voulaient une soirée originale, du jamais-vu, rien que pour eux, de la vraie exclu. Elle sourit jaune, frissonnante, ils vont être servis. Elle sautille pour se réchauffer. Elle  aurait préféré les mettre au fond pour qu'ils puissent s'échapper plus facilement, mais la cliente a insisté pour qu'ils soient devant. Elle secoue la tête en imaginant les robes de soirée et les nœuds papillon dans la foule des siens, car elle a programmé The Phantom of The Opera juste après, juste pour eux. Comment a-t-elle pu dire oui à une idée pareille ? Son planning est si serré. Ils sont en train de dîner chez Harry’s Steakhouse, son équipe ne l’a pas appelée donc pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Elle aime les valeurs sûres.

Mary rappelle Janet. Encore la messagerie :
Oui, c'est moi. Jojo insiste sur ta présence pour la quête. C'est hyper important. Tu me rappelles ? Les bus ne vont pas tarder.
Sa voix a trahi son exaspération, elle le sait et Janet le sentira. Et telle qu'elle la connaît, elle pourrait ne pas venir rien que pour ça. De toute façon, elle l'aurait déjà rappelée. Probablement une occupation plus importante, elle fait la moue, comme contempler son étoile, depuis le temps qu'elle la regarde. À moins qu'elle n'ait tout simplement oublié son portable dans la voiture, concentrée qu'elle est à se nombriliser ainsi qu'elle le clame en exhibant son piercing. Et ses tenues ! Et ses cheveux ! C’est sa meilleure amie, peut-être de sa famille d’âmes, elle a fini par la croire, mais qu’est-ce qu’elle l’énerve ! Á moins qu’elle ne se soit faite prendre à voler chez Macy’s, elle devait y passer ? Elle secoue la tête, elle est là pour bosser, ses inquiétudes lui suffisent. Un jour, ça va lui arriver et ce sera bien fait pour ses pieds. Depuis le temps qu’elle la prévient. Chez Macy’s ? En pleine période de fête quand ils triplent les gardiens.

Elle prend une grande bouffée d’air. Le vent s’est calmé. Au-dessus des lumières clignotantes des décorations de Noël, elle entrevoit quand même les étoiles. Demain il fera beau. Enfin. Plissant les yeux, elle part à la recherche de ses constellations préférées. La Grande Ourse, juste là, la première qu'elle ait su reconnaître. Elle se souvient encore avoir demandé à ses parents ce qu'ils mangeaient au ciel pour avoir une si grande casserole. Un sourire nostalgique éclaire son beau visage. Ses yeux fouillent un peu plus haut à la recherche de sa deuxième constellation adorée, la Petite Ourse. 

Postée au bord de la rue, le vacarme d'un cable-car la ramène au sol. Une grosse Mercedes le suit, toute noire jusqu’aux vitres. Comment fait-il pour se garer en ville ? Parce qu’il n’y a qu’un homme pour avoir une si grosse bagnole, logique. Elle le regarde s’éloigner au ralenti en se demandant s’il râle, logique aussi. Son inquiétude la reprend subitement. Est-ce vraiment une bonne idée ? Le don est certes élevé et elle leur offre sa marge, de quoi commencer les échaffaudages, mais qui sait ce qu’il va se passer ? Ils sont tous là et pas un qui ne soit excentrique. C'est d’ailleurs pour ça qu'elle a participé au projet. Ça la change des prêcheurs costard-cravate qui défilaient à la maison pour réclamer des sous à ses riches parents.

Sue la rejoint, parfaitement à l'aise sur des talons aiguille d'une hauteur vertigineuse.
- Ils ne sont pas encore arrivés ? Mais qu'est-ce qu'il fait froid ! Comment fais-tu dans ta tenue ?
Elle se serre contre Mary.
- Mary, j'ai besoin de toi. J'ai préparé un discours et je voudrais que tu me dises ce que tu en penses. C'est juste quelques mots ! C'est pour faire une surprise.
- Mais tu sais qu'ils ne parlent pas notre langue ?
- Mais je l'ai fait traduire sur Google !
Google ? Mary a essayé avec sa cliente parisienne, elles ont ri aux éclats et ont continué en américain. Elle craint le pire.
- Bon, vas-y, je t'écoute.
- Voilà. Merci d'avoir venu…
- Ça signifie ?
- Merci d'être venu. Bon, je te traduis en même temps. Dans notre nom dans tous, en notre nom à tous,  merci d’avoir venu là, merci d’être venus. C’est tout. Et après je chante à capella Welcome in Paradise. C'est une surprise ! Même Jojo n'est pas au courant ! C'est super, non ?
Sue a une très belle voix mais Mary déteste les surprises dans son boulot. Il y en a assez.
- Es-tu bien certaine du sens ? J’aimerai bien que tu lui en parles. Ah ! Attends.
Elle répond au talkie. Tout s’est bien passé et les boissons à volonté les ont déridés.
- Les bus arrivent ! Va vite prévenir tout le monde ! Et le chauffage à fond !
Elle voit le premier des cinq. Elle avale sa salive et une grande bouffée d’air avant d’afficher son plus beau sourire commercial.





Dough

Les pieds sur son tabouret de velours rouge, Dough a la tête bien calée par le coussin de plumes qu'il affectionne. Socrate sur le ventre, il savoure son traditionnel milk-shake banane. Il aspire une gorgée qu’il fait tourner dans sa bouche, les yeux fermés. Il garde le délicieux breuvage sur ses papilles pour en tirer la quintessence. Il voit des singes, le bananier chez son jumeau à Kourou. Il envoie un sourire à Alan. Socrate se met sur le dos, les quatre pattes en l’air pour se faire masser le ventre. Dough obéit avec plaisir.  

Les étoiles à ses fenêtres lui disent qu’il fera beau demain. Il remercie William pour leurs transparences. Il observe sous les néons de Noël les derniers travailleurs pressés de regagner leur chaude maison. Pour les plus chanceux. Il prie pour ceux qui ont froid. Et sourit pour les vingt qui dorment en bas de plein droit. Avec Ralph, leur indignation sur cet espace perdu a vite gagné les six autres résidents. La salle à manger commune a été changée en dortoir, la véranda et le salon aussi et à l’unanimité. Un autre grand sourire. Le problème c’est qu’ils refusent de plus en plus de monde. Une autre gorgée à la santé de Ralph, ancien promoteur, qui planche dessus. Ils ont tous loupé le diner à cause de debriefing au pub mais Abe a prévenu Amy. Socrate bouge dans son rêve, il le caresse entre les deux oreilles, Socrate ronronne comme un gros poële. Dough l’imite.

Il met ses lunettes rondes. Il caresse son étoile et s’avance des jambes à son bureau. Paresseusement Socrate retourne sur son canapé, sage chat qui connaît son vieux compagnon. Dough ouvre son énième carnet, ça fait longtemps qu’il a arrêté de les compter. Ils ont commencé à huit ans avec Tom. Tom. Il regarde avec fierté leurs six rayons et pense au carton que Peter possède. Ça fait des trous dans les carnets qu’ils avaient avec Tom bienheureusement vite numérotés. Il lit la tranche de quelques livres dans ses bibliothèques. Que des jolis mots chez lui. Ils l’aident à reprendre son travail. Avant de plonger dans la correction de son dernier roman très en retard, il a une pensée pour Peter qu’il imagine fulminer. Qui a presque failli le rattraper ! Á-t-il deviné qui il était ? Il pose la question à Tom et regarde par la fenêtre, une étoile clignote.
C’est une belle journée !

La matinée est ensoleillée ! Comme tous les matins en toutes saisons, Dough nu comme un vers ouvre grand la fenêtre de sa chambre. Il respire l'air glacial à pleins poumons. Et un les bras en haut, et deux sur les côtés, et trois en bas, et on s'accroupit et se relève, dix fois. Les plantes bien enracinées, les orteils franchement accrochés, il sourit ravi de sa sagesse. Inspiration, expiration. Il se penche dans le vide et inspire un grand coup, pas grand monde dans la petite rue :
- Ça fait du bien ! se confirme-t-il à haute voix avec un frisson de plaisir en fermant la fenêtre. Il enfile sa robe de chambre et met sa casquette.

Mangeant pour ceux qui ont faim, il met un temps infini à engloutir son copieux petit déjeuner posé de guingois sur les bouquins qui ont envahi la table de la cuisine, son rayon alchimie. Cuisine, alchimie, c’était leur place. 

Il ne ferme pas sa porte, il a perdu ses clés dans ses livres. Tout est calme dans le couloir. Il tend l'oreille, probablement tous recouchés après le petit-déjeuner. Il descend l'escalier, croise Amy avec une pile de drap. Elle lui rend son bonjour comment vas-tu et son sourire avec tendresse. Le soleil illumine la rue. Les pelouses scintillent de givre et les murets de pierre sont beaux sous leur fraiche pellicule blanche. La neige a gommé toutes les taches. Il frissonne un grand coup pour se donner du courage, remonte  sa capuche sur sa casquette et s'en d’un pas guilleret, ses chaudes bottes fourréees aux pieds, acheter le San Francisco Chronicle. Dough ne le lit qu’après un de leurs exploits. Les articles sont encadrés dans le salon commun. Assis sur leur banc, sous l’érable, il cherche sa page dans un journal de en plus plus épais qui lui fait mal pour les arbres. Il se lève et va caresser l’érable. Il y retourne. Il commence par la page humour, toujours :

Breaking News - Idaho
Mise en garde contre les Grizzlys
Au vu du nombre important d'incidents hommes-grizzlys répertoriés dans l'État, le Département de la Pêche et des Loisirs informe les auto-stoppeurs, les campeurs, les chasseurs et les pêcheurs de toujours rester sur leurs gardes dès lors qu'ils pénètrent un Parc National. Nous conseillons à ces personnes de toujours porter sur elles des petites clochettes sonores destinées à éviter de surprendre les ours dans leur sommeil. Nous leur conseillons aussi de toujours porter sur eux un flacon de poivre en spray destiné à être pulvérisé sur la gueule de l'animal dans le cas d'une rencontre fortuite. Ces mêmes personnes auront tout intérêt à relever tous les signes témoignant d'une activité des ursidés. En particulier, apprendre à reconnaître la différence entre les matières fécales des ours noirs, et celles des grizzlis : les crottes des ours noirs sont petites, contiennent des pépins de baies et de la fourrure d'écureuils ; les crottes de grizzlis sont beaucoup plus grandes, contiennent des petites clochettes sonores et sentent le poivre.

Il rit aux éclats. Il survole l’international. De toute façon Ralph lui dira, il adore tout savoir de ce qu’il se passe partout. Il est même obligé de l’arrêter, car c’est ce qu’il y a autour de lui qui l’intéresse. Il s’arrête donc plus longuement sur les pages locales.

Gros titre :
Le Maire appelle à une totale transparence de l'utilisation de l'argent public.

Il siffle, il veut suivre l’affaire. En plus petit :

La Maison reçoit cents-soixante pharmaciens français. Une nouvelle preuve de l’esprit de Noël. Interview de Mary , présidente de l’association La Maison.

Il lit les vingt lignes. Il connait bien la Maison et Mary et Jojo et Sue et Omar et et et. Il était invité mais il était pris. Un bel article, il est contente pour elle. Il est sûr que ça va faire des petits. Il va l’appeller pour la féliciter. Et dessous :

Macy’s
Huitième porte. Le bureau hanté devient une attraction.
Comme à l’approche de Thanksgiving, la foule était à son comble quand une série de détonations a retenti. La panique fut de courte durée avant que fusent les applaudissements selon Angela Lane, notre rédactrice présente sur les lieux. Comme d’habitude aucun blessé n’est à déplorer et la sécurité a eu le plus grand mal à fermer le troisième étage. Gabriel Spinner, directeur des Relations Publiques, nous a annoncé une conférence de presse dès demain matin.  Selon toute probabilité, le Nouvel An suscitera le même engouement.
 
Un grand sourire aux lèvres, le soleil dans les yeux, il plie le journal. Un écureuil rentre dans son trour dans l’érable,  un pigeon se pose à ses pieds et picore un pain qu'il n'a pas jeté. Il a oublié les noisettes et le pain, pressé d’aller ches Macy’s. Un rat traverse la rue à toute vitesse, Socrate lui court après. Ils sortent toujours ensemble. Parfois ils s’accompagnent. Le rat se réfugie sous son banc. Dough le protège de ses bottes et fait non de la tête à Socrate qui dans un miaou sourire va rejoindre sa bande aux poubelles. Dough se penche.
- C’est bon !
Le rat se dresse et agite ses pattes comme pour le remercier. Il lui sourit. Il entend comme un rire pendant qu’il court rejoindre son terrier tant que la voie est libre. Il se lève. Il va passer chez Macy’s avant d’aller déjeuner à l’Empress of China avec toute l’équipe, vue Coït Tower forcément. Il part d’un bon pas en chantonnant :
Il en faut, peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux, chassez de votre vie tous vos soucis. Prenez la vie du bon côté, riez, sautez, dansez, chantez, et vous serez un ours très bien léché.
Il se gratte le dos contre un poteau.





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